Tax & Regulatory

Exigences de substance transfrontalières en 2026 : quels changements et où ?

Les évolutions récentes au Luxembourg, à Singapour, aux Émirats arabes unis et en Suisse ont redéfini les critères minimaux de substance applicables aux structures de family office.

Editorial TeamEditorial12 min de lecture
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Points clés

  • Les quatre principales juridictions en matière de family offices ont désormais dépassé les critères de substance purement formels. D'ici 2026, elles exigeront la présence de décideurs résidents, des dépenses locales et la preuve d'une activité de governance.
  • La transposition de la directive ATAD III au Luxembourg et l'impôt complémentaire prévu par le Pilier II du programme BEPS de l'OCDE ont relevé le seuil d'exigence pour les structures de détention de fonds et les sociétés holding intermédiaires.
  • Le dispositif « Enhanced Tier Fund » de Singapour impose désormais des seuils minimaux d'AUM locale ainsi que des dépenses d'exploitation vérifiables. La MAS a indiqué qu'elle appliquerait rigoureusement ces dispositions aux structures qui recourent à des administrateurs prête-noms.
  • La décision ministérielle n° 83 de 2023 des Émirats arabes unis et les directives ultérieures de 2025 exigent une présence managériale effective de la part des entités souhaitant bénéficier de l'exonération des revenus éligibles prévue par la loi sur l'impôt sur les sociétés.
  • La Suisse a renforcé ses règles relatives à la structure de la direction, en subordonnant le bénéfice des conventions fiscales à la présence, au sein du conseil d'administration, de membres résidents capables d'évaluer et d'approuver de manière indépendante les opérations clés.
  • Un test en quatre volets, personnes, lieu, processus et preuves, s'est imposé comme la norme pratique dans l'ensemble de ces quatre juridictions.
  • Les groupes n'ayant pas revu leur structure depuis 2022 s'exposent à un risque significatif sur l'accès aux conventions fiscales, ainsi qu'à une éventuelle majoration de 15 % au titre du Pilier II sur les entités intermédiaires faiblement imposées.

Pourquoi l'année 2026 marque un véritable tournant

Les exigences de substance ne sont pas nouvelles. Le projet BEPS de l'OCDE avait déjà mis en évidence les structures artificielles de transfert de bénéfices il y a plus d'une décennie, et les directives européennes contre l'évasion fiscale ont commencé à encadrer les montages intra-groupe bien avant le cycle actuel. Ce qui a changé en 2025 et 2026, c'est l'intensité des contrôles : les autorités fiscales des quatre juridictions examinées ici sont passées de la simple publication de lignes directrices à la réalisation de contrôles fiscaux, à l'échange de données dans le cadre des accords CRS et FATCA, et, dans certains cas, au refus d'appliquer la retenue à la source réduite prévue par une convention fiscale plutôt qu'à la récupération a posteriori de l'impôt. Pour les familles gérant des structures de holding multijuridictionnelles, la conséquence pratique est qu'une structure conçue en 2019, voire en 2022, pourrait ne plus répondre aux attentes ni de la juridiction de résidence, ni de la juridiction source d'où proviennent les dividendes, intérêts ou redevances.

Le cadre du Pilier II de l'OCDE relatif au BEPS accentue encore cette pression. Le taux d'imposition effectif minimum mondial de 15 %, désormais transposé dans le droit national de tous les États membres de l'UE et d'un nombre croissant de juridictions hors UE, signifie que les entités intermédiaires faiblement imposées ne font plus seulement l'objet d'un examen au titre des règles anti-évasion. Elles peuvent désormais entraîner une obligation fiscale complémentaire directe dans la juridiction de la société mère ultime. Pour les familles dont les structures s'inscrivent au sein de SCSp luxembourgeoises ou de sociétés holding intermédiaires suisses soumises à des taux effectifs inférieurs à 15 %, l'interaction entre le Pilier II et les règles de substance est devenue le principal défi de planification de ce cycle.

Luxembourg : transposition de l'ATAD III et superposition du Pilier II

Le Luxembourg reste la juridiction de référence pour les structures de fonds des family offices européens, accueillant une part disproportionnée de sociétés en commandite (SCSp) et de sociétés holding SOPARFI. Son attrait a toujours reposé sur un vaste réseau de conventions fiscales et sur un secteur des services aux fonds très développé. Ces deux avantages sont désormais subordonnés au respect d'un seuil de substance plus élevé.

L'orientation de l'ATAD III

La proposition de directive ATAD III de la Commission européenne, communément appelée « directive UNSHELL », a franchi les différentes étapes du processus législatif avec des amendements qui restreignent son champ d'application par rapport au projet initial de 2022. Sa logique sous-jacente a néanmoins déjà influencé la manière dont l'administration fiscale luxembourgeoise (Administration des contributions directes, ou ACD) aborde les décisions fiscales et les contrôles. Les entités qui tirent plus de 65 % de leurs revenus de sources passives et qui transfèrent à l'étranger plus de 55 % de leurs revenus se verront appliquer une présomption réfragable d'absence de substance réelle. Pour une SOPARFI type percevant des dividendes de filiales opérationnelles et détenant des actifs immobiliers, ce seuil est facilement dépassé. En pratique, les entités holding luxembourgeoises doivent désormais disposer d'au moins deux administrateurs qualifiés équivalents temps plein résidant au Luxembourg, d'un siège social physique qui ne soit pas une simple adresse de domiciliation, et de décisions documentées prises au niveau du conseil d'administration pour toutes les transactions significatives.

L'ACD a également revu ses pratiques en matière de décisions fiscales anticipées. Les décisions accordées avant 2023 qui s'appuyaient sur des sociétés holding à effectifs réduits font l'objet d'un réexamen lors de leur renouvellement. Plusieurs familles ont été informées de manière informelle que les décisions antérieures ne seraient pas prolongées sans preuve d'une substance renforcée. Les familles doivent considérer toute décision datant de plus de trois ans comme potentiellement vulnérable.

Exposition à l'impôt complémentaire au titre du Pilier II dans les structures luxembourgeoises

Le Luxembourg a transposé le Pilier II dans son droit national avec effet au 1er janvier 2024, conformément à la directive européenne relative à l'impôt minimum. Une SOPARFI luxembourgeoise soumise à un taux d'imposition effectif compris entre environ 18 % et 19 % sur ses revenus passifs se situe au-dessus du seuil de 15 % et n'est donc pas elle-même soumise à une obligation de paiement d'un complément d'impôt. En revanche, les entités intermédiaires détenues via la SOPARFI dans des juridictions à faible fiscalité, certaines entités situées dans les zones franches des Émirats arabes unis ou des véhicules nourriciers offshore, peuvent donner lieu à un complément d'impôt prélevé au Luxembourg en tant qu'entité de niveau supérieur au sein de l'UE. Les familles qui avaient mis en place une structure juridictionnelle en cascade à des fins d'arbitrage de taux effectifs avant l'ère du Pilier II doivent désormais modéliser le taux d'imposition effectif consolidé sur l'ensemble de la chaîne de propriété, et non plus uniquement au niveau luxembourgeois.

Singapour : le fonds « Enhanced Tier » et la politique d'application de la MAS

L'écosystème des family offices de Singapour s'est développé rapidement entre 2019 et 2023, sous l'impulsion des dispositifs d'incitation fiscale prévus par les sections 13O et 13U, gérés par l'Autorité monétaire de Singapour (MAS). Fin 2022, la MAS avait approuvé plus de 1 100 structures de type Single Family Office dans le cadre de ces dispositifs. Cette croissance a entraîné un réajustement de la politique : les conditions révisées introduites en 2023, puis précisées en 2025, constituent un durcissement substantiel.

Exigences minimales en matière d'AUM, d'investissements locaux et d'effectifs

Dans le cadre actuel du dispositif « Enhanced Tier Fund » (article 13U), les structures doivent maintenir une taille minimale de fonds de 50 millions de SGD, consacrer au moins 200 000 SGD par an à des dépenses au profit des entreprises locales et veiller à ce qu'au moins un professionnel de l'investissement soit résident à Singapour. Pour les familles UHNW souhaitant bénéficier d'un seuil d'entrée plus bas via l'article 13O, la taille minimale du fonds est fixée à 10 millions de SGD, avec l'engagement de la porter à 20 millions de SGD dans un délai de deux ans ; l'obligation d'embauche locale s'applique également. Ces seuils ne sont pas purement administratifs : la MAS procède à des examens périodiques, et les structures qui se situent en dessous du seuil d'AUM ou qui ne satisfont pas au critère de dépenses au cours d'une période d'examen s'exposent à la révocation de leur statut d'exonération et à une imposition rétroactive des plus-values précédemment exonérées.

La MAS a également exprimé une position claire concernant les administrateurs prête-noms et la prise de décision offshore. Dans sa correspondance avec les demandeurs et dans les mises à jour de sa FAQ publiées en 2024, l'autorité a indiqué que les structures dans lesquelles les décisions d'investissement sont démontrées comme étant prises en dehors de Singapour, un professionnel basé localement se contentant d'exécuter des instructions, ne satisferont pas à l'exigence de substance. Cela remet directement en cause un montage courant dans lequel le conseiller principal d'une famille est basé à Hong Kong ou en Suisse, tandis qu'un professionnel engagé localement se charge de la compliance administrative. Les familles doivent être en mesure de démontrer que le professionnel basé à Singapour exerce un véritable pouvoir discrétionnaire sur au moins une partie du portefeuille.

Les Émirats arabes unis : impôt sur les sociétés et régime des revenus éligibles

L'instauration par les Émirats arabes unis d'un impôt fédéral sur les sociétés de 9 % à compter de juin 2023 a marqué la fin de leur statut de domicile fiscal à taux zéro pour les entités opérationnelles et les holdings. Le changement le plus significatif pour les structures de family office réside toutefois dans le dispositif d'exonération des revenus éligibles mis en place en vertu de la décision ministérielle n° 83 de 2023, puis précisé par les directives de l'Autorité fiscale fédérale publiées fin 2024 et début 2025.

Les entités des zones franches et le critère de l'activité réelle

Les entités de zone franche qui répondent aux critères de « personne éligible de zone franche » continuent de bénéficier d'un taux d'imposition de 0 % sur les revenus éligibles, lesquels comprennent les dividendes versés par les filiales et certains revenus provenant de prestations de services intragroupe. La condition de substance centrale exige que l'entité exerce ses activités principales génératrices de revenus dans la zone franche, dispose d'actifs suffisants, emploie un nombre adéquat de salariés qualifiés et engage un niveau suffisant de dépenses d'exploitation aux Émirats arabes unis. L'Autorité fiscale fédérale n'a pas publié de seuils quantitatifs précis définissant ce qui constitue un niveau « adéquat », ce qui engendre un risque d'interprétation. Sur la base des orientations publiées, le consensus des praticiens fixe le minimum à deux ou trois cadres supérieurs qualifiés résidant aux Émirats arabes unis et disposant d'un pouvoir décisionnel démontrable, à des dépenses d'exploitation annuelles d'au moins 500 000 AED pour une structure gérant des actifs supérieurs à 50 millions d'AED, et à des locaux physiques faisant l'objet d'un bail authentique.

La dérogation en matière d'externalisation est restreinte. Une entité implantée dans une zone franche peut externaliser certaines fonctions auprès de prestataires de services liés ou tiers au sein des Émirats arabes unis. Toutefois, les fonctions essentielles de gestion et de contrôle, notamment la prise de décision en matière d'investissement et le risk management, doivent rester entre les mains des propres collaborateurs qualifiés de l'entité. Les familles qui ont créé des family offices aux Émirats arabes unis à des fins purement fiscales, dont la direction est implantée en Europe ou en Asie, sont confrontées au fossé de substance le plus marqué au regard des règles actuelles.

Suisse : principales structures et conditions d'accès aux conventions fiscales

La position de la Suisse en tant que lieu d'implantation pour les family offices repose sur une combinaison de stabilité politique, de sécurité juridique et d'un vaste réseau de conventions couvrant plus de 100 juridictions. L'évolution de la pratique de l'Administration fédérale des contributions concernant les structures de contrôle, et son application du critère de l'objectif principal dans le cadre des conventions bilatérales actualisées, ont introduit une incertitude significative pour les familles qui considéraient la Suisse comme un lieu de détention sans y établir de véritable substance opérationnelle.

Le critère de l'objectif principal dans la pratique conventionnelle suisse

La Suisse a intégré le critère de l'objectif principal issu de l'Instrument multilatéral de l'OCDE dans la plupart de ses conventions fiscales bilatérales actualisées. En vertu de ce critère, les avantages conventionnels peuvent être refusés s'il est raisonnable de conclure que l'obtention de cet avantage constituait l'un des objectifs principaux d'un montage. L'Administration fédérale des contributions applique activement ce critère dans ses décisions depuis 2024. Les conseillers indiquent que l'administration subordonne désormais l'octroi de taux de retenue à la source favorables à la présentation de preuves établissant que l'entité suisse compte au moins deux membres du conseil d'administration résidant en Suisse et disposant des compétences professionnelles nécessaires pour évaluer les transactions générant les revenus concernés, que les réunions du conseil d'administration se tiennent physiquement en Suisse et font l'objet de délibérations documentées, et que l'entité engage des dépenses d'exploitation significatives en Suisse, proportionnelles aux revenus qu'elle perçoit.

Le principe de proportionnalité constitue l'aspect le plus complexe sur le plan pratique dans le cadre suisse. Une société holding intermédiaire percevant CHF 10 millions de dividendes annuels provenant d'un portefeuille de filiales opérationnelles devra démontrer que ses coûts en Suisse sont significatifs par rapport à ce flux de revenus. Des dépenses annuelles totales comprises entre CHF 150 000 et CHF 250 000, couvrant les jetons de présence, les frais de bureau et les honoraires de professionnels, correspondent globalement aux niveaux que l'Administration fédérale des contributions a acceptés dans des décisions récentes concernant des structures de cette envergure. En dessous de cette fourchette, le risque de non-éligibilité au bénéfice de la convention fiscale augmente considérablement.

Un cadre en quatre volets pour une substance vérifiable

Dans ces quatre juridictions, un cadre analytique cohérent s'est dégagé des orientations réglementaires, des pratiques d'audit et de l'expérience des conseillers. Il articule la notion de substance en quatre dimensions : les personnes, le lieu, les processus et les preuves.

Le volet « personnes » exige la présence de professionnels qualifiés et expérimentés, résidant sur le territoire concerné, qui exercent un véritable pouvoir de décision. Les administrateurs prête-noms, les administrateurs locaux ne disposant d'aucune expertise en matière d'investissement et les professionnels dont les e-mails et les relevés d'appels montrent qu'ils s'en remettent systématiquement à des mandants situés à l'étranger ne satisferont à cette exigence dans aucune des quatre juridictions.

Le volet « lieu » exige un espace de bureau physique faisant l'objet d'un véritable bail, et non un accord de partage de bureau ni un service d'adresse fiscale. Cela ne nécessite pas une grande superficie : un bureau dédié pouvant accueillir deux à trois professionnels est généralement suffisant, à condition qu'il soit correctement équipé et doté du personnel adéquat.

Le volet « processus » exige que les décisions de governance soient consignées comme ayant été prises au niveau local. Les résolutions du conseil d'administration doivent refléter une véritable délibération, et non se limiter à entériner des décisions prises ailleurs. Les procès-verbaux du comité d'investissement, les comptes rendus d'analyse des risques et les procédures de validation doivent démontrer que l'équipe locale est le centre de la prise de décision, et non simplement le signataire.

Le volet « preuves » exige que tous les éléments susmentionnés soient étayés par des pièces justificatives susceptibles de résister à un examen réglementaire. Cela implique la conservation des justificatifs de déplacement attestant de la présence physique aux réunions, des échanges d'e-mails reflétant les délibérations locales, des documents comptables démontrant la proportionnalité des dépenses locales et, de plus en plus, des réponses aux questionnaires envoyés par les autorités fiscales des pays partenaires dans le cadre des protocoles d'échange CRS.

La substance n'est plus une simple case à cocher dans un formulaire de compliance. Il s'agit de la réalité économique, documentée et vérifiable, qui détermine où les décisions sont prises, par qui et à quel coût.

Priorités pratiques pour les familles qui réexamineront leurs structures en 2026

Les familles devraient commencer par réaliser un audit de chaque entité intermédiaire de la chaîne de propriété, en confrontant ces quatre volets à la réalité actuelle. Les lacunes les plus courantes se situent au niveau des personnes et des preuves : des professionnels recrutés localement qui ne disposent pas d'une véritable autorité, et des dossiers de governance inexistants ou manifestement rétrospectifs. Combler ces lacunes requiert à la fois des changements structurels, recrutement ou réaffectation de professionnels qualifiés, et des changements opérationnels, notamment la révision des protocoles de governance et des pratiques de gestion documentaire.

L'interaction entre le Pilier II et les règles de substance mérite une attention particulière dans le cas des structures européennes. Une famille qui renforce la substance au Luxembourg afin de satisfaire à l'ACD, mais qui détient des entités faiblement imposées en aval de la structure luxembourgeoise, peut néanmoins être soumise à une obligation fiscale complémentaire au niveau luxembourgeois, en vertu de l'impôt complémentaire minimum national qualifié ou de la règle d'inclusion des revenus. La modélisation du taux effectif consolidé sur l'ensemble de la structure est une condition préalable à toute décision de restructuration.

Enfin, le coût d'une présence physique effective doit être comparé à celui de la restructuration. Le maintien d'un bureau employant deux professionnels à Singapour coûte environ 600 000 à 900 000 SGD par an, tous frais de personnel et de locaux compris. Pour une famille dont l'AUM s'élève à 200 millions de SGD au sein de cette structure, cela représente 30 à 45 points de base. Il s'agit d'un coût significatif mais gérable pour une structure qui bénéficie réellement de l'accès aux conventions fiscales et du régime d'exonération de Singapour. Pour une famille disposant de 30 millions de SGD au sein de la même structure, ce coût représente 200 à 300 points de base, ce qui est difficile à justifier en termes de rendement net et pourrait inciter à opter pour une structure plus simple ou un autre domicile. Les aspects économiques liés à la substance sont désormais indissociables de ceux liés à la conception de la structure.

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