Governance & Succession

Governance familiale dans les family offices : un guide pratique

La governance est le système d'exploitation sur lequel reposent toutes les autres décisions prises au sein du bureau. La négliger a des conséquences qui se manifestent plus tard, souvent dans les moments de tension.

Editorial TeamEditorial10 min de lecture
Realtor discussing contract with clients in modern office environment.
Photo: Kampus Production / Pexels

Points clés

  • Les défaillances de governance, et non les pertes d'investissement, constituent la principale cause de dissolution des family offices dans les structures patrimoniales multigénérationnelles.
  • Un cadre de governance bien conçu distingue trois niveaux distincts : le conseil de famille, le comité d'investissement et la direction générale.
  • Les Family Constitutions et les déclarations de politique d'investissement ne sont pas de simples documents symboliques ; ce sont des contrats opérationnels qui définissent les droits de décision, les seuils de délégation et les procédures de résolution des conflits.
  • La planification de la succession doit être intégrée aux structures de governance avant qu'une transition ne soit imminente ; une succession menée de manière réactive s'avère presque toujours plus coûteuse qu'une planification proactive.
  • La présence d'administrateurs ou de conseillers indépendants au sein des comités d'investissement et de surveillance réduit considérablement tant le risque de népotisme que l'exposition réglementaire dans le cadre de la directive MiFID II et de l'AIFMD.
  • Des révisions régulières de la governance, au moins tous les trois ans, sont nécessaires afin de tenir compte de l'évolution de la composition de la famille, de la complexité du patrimoine et de la réglementation applicable, notamment le Pilier Deux du BEPS et le CRS.
  • Le coût d'une infrastructure de governance de haut niveau, généralement entre 30 et 50 points de base de l'AUM pour un Single Family Office correctement doté en personnel, est nettement inférieur au coût d'une défaillance de governance dans le cadre d'un litige ou d'une liquidation forcée d'actifs.

Pourquoi la governance n'est pas facultative pour les family offices

Les family offices existent parce que la gestion collective d'un patrimoine important génère des économies d'échelle, favorise l'alignement des intérêts et assure la continuité d'une génération à l'autre. Pourtant, cette même proximité qui fait l'efficacité d'un family office, une petite équipe possédant une connaissance approfondie des valeurs, de l'histoire et des objectifs de la famille, constitue également sa vulnérabilité structurelle. Lorsque le pouvoir de décision est informel, lorsque les mandats d'investissement sont tacites plutôt qu'écrits, et lorsque la résolution des conflits repose sur l'autorité du patriarche ou de la matriarche plutôt que sur un processus documenté, le bureau fonctionne grâce au capital relationnel plutôt qu'au capital institutionnel. Or le capital relationnel s'épuise précisément dans les circonstances où il est le plus nécessaire : le décès d'un fondateur, un divorce, une perte d'investissement significative ou un litige concernant les distributions.

Les recherches menées sur la gestion de patrimoine multigénérationnelle montrent systématiquement que c'est l'échec de la governance, plutôt que de mauvaises performances d'investissement, qui constitue la cause principale de l'effondrement des family offices. La statistique souvent citée, selon laquelle environ 70 % du patrimoine ne survit pas à la transition de la première à la deuxième génération, et que seuls environ 10 % restent intacts à la troisième, n'est pas avant tout une question d'investissement. C'est une question de governance. Les familles qui préservent leur patrimoine au fil des générations partagent une caractéristique commune : elles ont institutionnalisé la prise de décision avant qu'une crise ne les y contraigne.

La governance ne contraint pas une famille. Elle lui permet d'agir avec détermination, équité et cohérence, quelles que soient les personnes présentes à un moment donné.

Le modèle de governance à trois niveaux

Une governance fonctionnelle de family office distingue trois niveaux d'autorité distincts : le conseil de famille, le comité d'investissement et la direction générale. Chaque niveau dispose d'un champ d'action défini, d'une composition précise et d'un protocole d'interaction établi avec les autres. Confondre ces niveaux, erreur structurelle la plus courante dans les Single Family Offices, crée un environnement où priorités stratégiques, décisions d'investissement et exécution opérationnelle se disputent la parole au cours d'une même réunion.

Le conseil de famille

Le conseil de famille est l'instance souveraine. Il incarne les valeurs de la famille, ses objectifs à long terme et ses principes non négociables. Ses missions typiques consistent notamment à approuver la Family Constitution, à définir la philosophie d'investissement globale, à arrêter la politique de distribution et à ratifier les décisions structurelles importantes, ajout de nouveaux bénéficiaires, modifications apportées aux structures de Trust ou création de véhicules philanthropiques. Le conseil ne gère pas les investissements. Il définit le cadre dans lequel les décisions d'investissement sont prises.

La composition du conseil de famille constitue un véritable défi organisationnel. L'inclusion de tous les membres adultes de la famille maximise la légitimité, mais peut rendre l'organe ingérable. Un modèle représentatif, dans lequel les branches de la famille élisent des délégués, permet de concilier participation et efficacité. La plupart des praticiens recommandent un conseil de cinq à neuf membres pour les familles aux structures complexes, avec des réunions au moins deux fois par an et un quorum défini. Toutes les résolutions doivent être consignées dans un procès-verbal, signées et conservées de manière à être accessibles aux générations futures.

Le comité d'investissement

Le comité d'investissement est l'organe fiduciaire. Sa mission consiste à mettre en œuvre la philosophie d'investissement approuvée par le conseil de famille, dans le respect des limites fixées par une déclaration de politique d'investissement écrite. Ce document doit préciser les fourchettes d'asset allocation, les classes d'actifs autorisées et interdites, les exigences de liquidité, les limites d'endettement, la politique de couverture de change et les contraintes ESG. Il doit également définir les limites de concentration par position, généralement exprimées en pourcentage maximal du portefeuille, et préciser le seuil d'approbation pour les engagements illiquides.

C'est dans la composition du comité d'investissement que l'expertise indépendante prend tout son sens. Un comité composé exclusivement de membres de la famille est exposé au phénomène de pensée de groupe, à un biais d'affinité envers le patrimoine hérité du fondateur, ainsi qu'au risque de réputation lié à des décisions susceptibles d'être examinées au regard des obligations d'adéquation prévues par la directive MiFID II ou des exigences de Risk Management de l'AIFMD, dans les juridictions où le family office gère des actifs pour le compte de plusieurs bénéficiaires. La bonne pratique consiste à inclure au moins un ou deux membres indépendants dotés de qualifications professionnelles vérifiables, faisant l'objet de déclarations claires en matière de conflits d'intérêts et dont la durée de mandat est précisément définie. Ces membres indépendants doivent être rémunérés à des conditions de pleine concurrence, que le marché situe généralement entre 15 000 et 40 000 euros, ou l'équivalent, par an pour un comité se réunissant chaque trimestre, selon la complexité et la juridiction concernées.

La direction générale

Le directeur général ou le directeur des opérations du family office dirige le troisième niveau : l'exécution. Ce niveau traduit les décisions du comité d'investissement en mesures concrètes au sein du portefeuille, gère l'infrastructure opérationnelle, supervise la compliance réglementaire et assure la gestion quotidienne des actifs, des entités et des prestataires de services de la famille. L'équipe de direction rend compte au comité d'investissement pour les questions d'investissement et au conseil de famille pour les questions stratégiques et familiales, selon des procédures d'escalade clairement définies dans une charte de governance écrite.

La distinction entre le comité d'investissement et la direction générale revêt une importance particulière. Le comité définit la politique ; la direction l'applique. Les rééquilibrages de portefeuille courants, effectués dans les limites des fourchettes définies par la politique d'investissement, ne devraient pas nécessiter l'approbation du comité. En revanche, tout nouvel engagement dans un fonds de Private Equity dépassant un seuil défini, par exemple 5 % de l'actif net, devrait l'exiger. Définir ces seuils à l'avance permet d'éviter à la fois la paralysie et les excès.

La Family Constitution comme document opérationnel

Une Family Constitution n'est ni une déclaration de mission ni un simple énoncé de valeurs. C'est un document opérationnel qui définit les règles d'engagement régissant la participation de la famille à la gestion de son propre patrimoine. Une constitution bien rédigée couvre : l'objet et les valeurs communes de la famille ; les critères d'adhésion et la procédure d'admission de nouveaux membres, y compris les conjoints et les enfants adoptés ; les droits et obligations des membres de la famille qui travaillent au sein du bureau par rapport à ceux qui n'y travaillent pas ; la politique de distribution et les conditions dans lesquelles elle peut être modifiée ; le mécanisme de résolution des conflits, y compris le rôle de la médiation externe ; et la procédure de modification de la constitution elle-même.

Il est essentiel de traiter la Family Constitution comme un document évolutif. Les changements démographiques, naissances, décès, mariages, divorces, modifient en permanence la composition des parties prenantes du family office. Les évolutions réglementaires, notamment l'extension du champ d'application du CRS à plus de 100 juridictions participantes et les implications de l'impôt minimum mondial de 15 % prévu par le Pilier Deux du BEPS pour les structures de holding, peuvent rendre obsolètes des structures auparavant efficaces. Un cycle de révision de la governance de trois ans constitue le minimum requis ; pour les familles disposant d'entités dans plusieurs juridictions ou d'intérêts commerciaux privés importants, une révision annuelle est plus appropriée.

Une constitution rédigée lors de la fondation et jamais révisée n'est pas de la governance. C'est de l'archéologie.

La planification de la succession : un impératif de governance

La succession est le moment où la governance prouve sa valeur ou révèle son absence. Dans les family offices, elle s'opère à deux niveaux : la transmission de l'autorité de la génération fondatrice au sein du conseil de famille, et la succession de l'équipe de direction chargée de gérer le bureau lui-même. Ces deux aspects nécessitent une planification préalable, mais sont systématiquement reportés jusqu'à ce qu'ils deviennent urgents.

En matière de succession familiale, la structure de governance doit définir à l'avance les critères de participation de la génération suivante au conseil de famille et au comité d'investissement. Ces critères comprennent généralement des seuils d'âge, des exigences en matière de formation ou d'expérience professionnelle, ainsi qu'une période d'observation ou d'apprentissage avant l'octroi de droits de vote à part entière. Les familles qui définissent ces critères de manière proactive évitent la dynamique néfaste dans laquelle les membres de la deuxième génération ont le sentiment que leur participation leur est accordée par faveur plutôt que méritée.

En matière de succession des dirigeants, le conseil de famille doit disposer d'un plan de succession à jour pour le directeur général et au moins un autre poste clé. Ce plan doit recenser les candidats internes, préciser les mesures de développement à mettre en œuvre et définir le processus de recrutement externe au cas où aucun candidat interne ne serait prêt. Dans un Single Family Office bien structuré gérant un patrimoine de 250 millions d'euros ou plus, le coût d'un départ imprévu d'un dirigeant, incluant les honoraires de recrutement, la perte de productivité et les éventuelles erreurs d'investissement pendant la période de transition, peut raisonnablement être estimé à plusieurs centaines de milliers d'euros. Ce coût peut être évité grâce à un plan documenté.

Les aspects réglementaires de la governance familiale

La governance n'est pas seulement un choix de gestion interne ; c'est de plus en plus une exigence réglementaire. Les family offices qui gèrent des actifs pour le compte de plusieurs membres d'une même famille dans des juridictions européennes peuvent relever du champ d'application de l'AIFMD s'ils exploitent des structures d'investissement collectif, ou de la directive MiFID II s'ils fournissent des conseils en investissement à des membres de la famille considérés comme des clients de détail au sens de cette directive. Dans les deux cas, les régulateurs exigent des cadres de governance documentés, des politiques claires en matière de conflits d'intérêts et la preuve d'un contrôle indépendant.

En vertu des conventions FATCA et CRS, l'échange automatique d'informations sur les comptes financiers impose aux family offices et à leurs structures associées, notamment les Trusts, les fondations et les sociétés holding, de tenir à jour des registres précis sur les bénéficiaires effectifs et de les communiquer aux autorités compétentes. Les défaillances de governance qui entraînent des situations de propriété non documentées ou incorrectement classées créent non seulement un risque réglementaire, mais également un risque de réputation, dans un contexte où la transparence fiscale est de plus en plus la norme plutôt que l'exception.

Le Pilier Deux du BEPS introduit une contrainte de governance supplémentaire pour les familles possédant des entreprises en activité ou des structures d'investissement générant des revenus dans plusieurs juridictions. Le taux d'imposition effectif minimum mondial de 15 % s'applique aux groupes d'entreprises multinationaux dont le chiffre d'affaires consolidé dépasse 750 millions d'euros ; si la plupart des Single Family Offices se situent en dessous de ce seuil, ce n'est pas nécessairement le cas des familles détenant des participations importantes dans des entreprises en activité. Ces family offices doivent désormais intégrer une fonction de contrôle fiscal capable de surveiller les seuils de revenus qualifiés et les obligations fiscales complémentaires, juridiction par juridiction.

L'argument économique en faveur de l'investissement dans la governance

La réticence à formaliser la governance prend souvent la forme d'une objection liée aux coûts : le family office ne serait pas suffisamment important pour justifier les frais généraux liés aux comités, aux chartes et aux conseillers indépendants. Cette objection repose sur une comparaison erronée. La comparaison pertinente n'est pas celle entre les coûts de la governance et zéro, mais celle entre les coûts de la governance et le coût d'une défaillance de governance.

Une infrastructure de governance de haut niveau pour un Single Family Office, comprenant un membre indépendant siégeant à temps partiel au comité d'investissement, un examen annuel des statuts et un plan de succession documenté, ajoute généralement entre 30 et 50 points de base au coût total de fonctionnement pour un portefeuille de 100 millions d'euros, soit entre 300 000 et 500 000 euros par an dans le haut de la fourchette. Un litige familial contentieux nécessitant des procédures judiciaires dans plusieurs juridictions, ou une liquidation forcée d'actifs illiquides à prix réduit pour sortir d'une impasse, peut facilement absorber 3 à 5 % des actifs, soit dix fois plus. La governance n'est pas une charge générale ; c'est une assurance à valeur attendue positive, qui améliore également la qualité des décisions en exploitation normale, et pas seulement en période de crise.

Les familles qui investissent dans la governance avant d'en avoir besoin sont celles qui ont encore quelque chose à transmettre à la génération suivante.

L'investissement dans la governance est plus efficace lorsqu'il est proportionnel à la complexité plutôt qu'à la seule taille du patrimoine. Un family office gérant 150 millions d'euros répartis sur cinq juridictions, avec trois Trusts actifs et une deuxième génération approchant l'âge adulte, présente une complexité de governance plus élevée qu'une structure plus simple gérant 400 millions d'euros dans une seule juridiction. La conception doit suivre la cartographie des risques propre à la famille, et non un modèle standardisé calqué sur l'AUM de structures comparables.

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