Philanthropy & Impact

Reporting des fondations familiales : les cadres de transparence

Entre obligations légales de divulgation et argumentaire stratégique en faveur d'une ouverture volontaire dans la philanthropie familiale.

Editorial Team11 min de lecture

Points clés

  • Aux États-Unis, les fondations privées doivent déposer le formulaire 990-PF auprès de l'IRS, document public mentionnant les subventions accordées, les rendements du portefeuille, les rémunérations des dirigeants et les noms des contributeurs significatifs — constituant ainsi un registre public consultable aux implications réputationnelles considérables.
  • En Europe, les équivalents varient fortement selon les pays : les Stiftungen allemandes sont soumises à des obligations fédérales de divulgation très limitées, tandis que les stichtingen néerlandaises doivent déposer leurs comptes auprès de la Chambre de commerce dès lors qu'elles franchissent certains seuils en vertu de la Wet bestuur en toezicht rechtspersonen.
  • Le cadre BEPS Pilier Deux de l'OCDE fait pression, indirectement, sur les grandes fondations liées à des structures de family office pour qu'elles documentent leur substance économique dans les juridictions à faible imposition, notamment lorsque les véhicules philanthropiques s'imbriquent dans des structures opérationnelles.
  • La transparence volontaire — publication des listes de bénéficiaires, des documents de théorie du changement et des données relatives à la diversité et à l'inclusion — est corrélée à des relations plus solides avec les bénéficiaires et à une moindre pression réglementaire, selon une enquête 2023 du Center for Effective Philanthropy portant sur 200 fondations américaines.
  • L'argument contre une divulgation volontaire complète ne se réduit pas à la protection de la vie privée : la publication prématurée d'engagements pluriannuels peut créer un effet de levier au bénéfice des bénéficiaires pour résister à des réorientations programmatiques, réduisant ainsi la flexibilité stratégique de la fondation.
  • Les fondations actives dans plusieurs juridictions ont intérêt à maintenir une matrice de divulgation unique recensant, pour chaque entité, les obligations applicables au titre du droit des fondations local, des exigences des autorités fiscales et des dispositifs d'échange automatique CRS ou FATCA.
  • Les bonnes pratiques de governance exigent une politique de divulgation approuvée par le conseil, révisée annuellement, distinguant les dépôts obligatoires, les publications discrétionnaires et les informations devant demeurer définitivement confidentielles.

L'architecture de la divulgation obligatoire

Les fondations familiales opèrent sous une présomption légale selon laquelle l'utilité publique justifie les avantages fiscaux dont elles bénéficient. La divulgation obligatoire est le mécanisme par lequel les États font respecter cette présomption. Les obligations qui en découlent ne sont ni uniformes ni anodines, et les familles qui traitent la compliance comme une formalité à cocher ont tendance à rencontrer des complications réputationnelles et réglementaires que des homologues plus attentifs savent éviter.

Le formulaire 990-PF et le régime américain de divulgation

Aux États-Unis, les fondations privées — le véhicule de prédilection pour la plupart des philanthropies familiales multigénérationnelles — doivent déposer annuellement le formulaire 990-PF auprès de l'Internal Revenue Service. Ce formulaire est public par disposition législative en vertu de l'article 6104 de l'IRC (Internal Revenue Code), ce qui signifie que toute personne peut en demander une copie directement à la fondation, et que les dépôts portant sur des exercices fiscaux clôturés après juin 2007 sont accessibles via les bases de données électroniques de l'IRS. Les informations exigées sont étendues : l'ensemble des subventions versées dans l'année, avec les noms, adresses et montants des bénéficiaires ; le portefeuille d'investissement de la fondation ventilé par classe d'actifs ; les rémunérations des dirigeants, administrateurs et des cinq salariés les mieux payés ; et, point crucial, les noms et adresses des contributeurs significatifs — ceux ayant apporté plus de 5 000 USD ou 2 % du total des contributions au cours de l'exercice. Cette dernière exigence surprend fréquemment les familles fondatrices, qui supposent qu'une fondation privée leur confère une certaine discrétion. C'est une idée reçue. En pratique, le 990-PF fonctionne comme un registre public consultable de l'activité philanthropique, et les services qui agrègent les données de l'IRS ont rendu ces informations accessibles aux journalistes, aux militants et aux bénéficiaires potentiels.

Le dispositif de sanctions renforce la conformité : en vertu de l'article 6685 de l'IRC, le refus délibéré de mettre un 990-PF à disposition pour inspection publique est passible d'amendes de 5 000 USD par infraction. Au-delà des pénalités, l'obligation de distribution minimale — 5 % des actifs d'investissement nets par an en vertu de l'article 4942 de l'IRC — est vérifiée au moyen du 990-PF, de sorte que le formulaire sert à la fois d'instrument de transparence et de mécanisme de contrôle. Les familles envisageant un donor-advised fund (DAF) comme alternative noteront que ces fonds, détenus au sein d'organisations sponsor, n'apparaissent que dans le 990 de l'organisation sponsor, sans détail par subvention attribué au compte du donateur individuel. Cette différence structurelle n'est pas étrangère à l'essor des DAFs aux États-Unis, dont les actifs étaient estimés à 229 milliards de dollars en 2022 selon la National Philanthropic Trust.

Les équivalents européens : un patchwork de régimes nationaux

Il n'existe pas d'équivalent européen unifié au formulaire 990-PF. Les fondations familiales opérant en Europe naviguent à la place dans un enchevêtrement de droits nationaux des fondations, d'exigences des autorités fiscales et, de plus en plus, d'obligations d'échange transfrontalier d'informations. Les écarts sont suffisamment significatifs pour influencer les décisions de structuration. En Allemagne, les quelque 25 000 Stiftungen des bürgerlichen Rechts reconnues sont supervisées principalement au niveau des Länder, avec des exigences fédérales de divulgation publique très limitées. Une fondation familiale allemande n'est pas tenue de publier ses comptes, ses listes de bénéficiaires ou ses valeurs d'actifs, bien qu'elle doive démontrer son utilité publique (Gemeinnützigkeit) auprès de l'administration fiscale locale pour conserver son statut. Aux Pays-Bas, la situation a évolué de façon substantielle avec l'entrée en vigueur de la Wet bestuur en toezicht rechtspersonen (WBTR) en 2021 et les exigences subséquentes du registre UBO. Les stichtingen néerlandaises atteignant deux des trois seuils de taille — chiffre d'affaires net supérieur à 6 millions EUR, bilan supérieur à 3 millions EUR ou plus de 50 salariés — doivent déposer des comptes annuels auprès de la Chambre de commerce, lesquels sont accessibles au public. Les fondations de taille inférieure, qui représentent la majorité des structures familiales, demeurent en deçà de ce seuil et conservent une opacité considérable.

Le Royaume-Uni applique un régime plus contraignant. La Charity Commission for England and Wales exige des associations caritatives enregistrées dont les revenus annuels dépassent 25 000 GBP qu'elles soumettent leurs comptes et un rapport annuel des trustees, tous deux publiés sur le registre de la Commission. Les entités dont les revenus dépassent 500 000 GBP doivent faire l'objet d'un examen indépendant ou d'un audit. Le Scottish Charity Regulator (OSCR) maintient des exigences équivalentes pour les structures écossaises. Pour les fondations familiales présentes au Royaume-Uni, cela signifie que les données relatives aux bénéficiaires et les identités des trustees sont consultables publiquement — un niveau de divulgation comparable en portée, sinon en détail, au régime américain du 990-PF.

Les directives européennes anti-blanchiment (AMLD4 et AMLD5) ont superposé à de nombreuses structures de fondations des obligations de déclaration des bénéficiaires effectifs, exigeant une divulgation aux registres UBO nationaux même là où le droit des fondations lui-même impose une transparence minimale. Ces deux cadres ne sont pas coordonnés, ce qui génère une complexité en matière de compliance qui surprend même des familles pourtant averties.

CRS, FATCA et la couche d'échange fiscal d'informations

La divulgation obligatoire pour les fondations familiales ne se limite plus aux régulateurs caritatifs et aux autorités fiscales du pays d'établissement. La Norme commune de déclaration (CRS) de l'OCDE, mise en œuvre dans plus de cent juridictions et intégrée dans le droit européen via la directive DAC2 (directive du Conseil 2014/107/UE), oblige les institutions financières à déclarer aux autorités fiscales locales les informations de compte des entités non résidentes, qui les échangent ensuite automatiquement avec le pays de résidence du titulaire du compte. La question de savoir si une fondation familiale constitue une « institution financière » au sens du CRS ou une « entité non financière passive » soumise aux règles de transparence sur les personnes contrôlantes dépend d'une analyse au cas par cas de ses activités. Une fondation détenant un portefeuille d'investissement diversifié géré par un gestionnaire externe est généralement traitée comme une entité non financière passive, avec pour conséquence que les personnes contrôlantes de la fondation — en général des membres de la famille — sont déclarées aux autorités fiscales de leur pays de résidence. FATCA, l'équivalent américain dans le cadre du Foreign Account Tax Compliance Act, impose des obligations analogues à l'égard des personnes américaines. Les familles gérant des fondations au Liechtenstein, en Suisse ou dans les îles Anglo-Normandes en supposant que ces structures demeurent invisibles aux autorités fiscales de leur pays de résidence auraient dû actualiser cette hypothèse au plus tard en 2017, date à laquelle les déclarations CRS sont devenues opérationnelles dans la quasi-totalité des grandes juridictions.

Le débat sur la transparence volontaire

Le minimum légal définit un plancher, non une politique. La décision la plus déterminante pour la plupart des fondations familiales est celle de savoir jusqu'où s'élever au-dessus de ce plancher à titre volontaire. Le débat n'est pas purement philosophique ; il a des effets mesurables sur les relations avec les bénéficiaires, le positionnement réputationnel et la légitimité sociale à long terme de la fondation.

Les arguments en faveur d'une divulgation au-delà des exigences légales

L'argument le plus solide en faveur de la transparence volontaire est d'ordre relationnel. Les bénéficiaires indiquent systématiquement que les fondations qui publient leurs priorités, leurs critères de décision et leurs historiques de subventions sont plus accessibles et constituent des partenaires plus crédibles. Une enquête 2023 du Center for Effective Philanthropy, portant sur 200 fondations américaines, révèle que les fondations notées « haute transparence » par leurs bénéficiaires affichent un score supérieur de 23 points de pourcentage sur un indicateur composite de confiance des bénéficiaires par rapport à celles notées « faible transparence ». La transparence joue également le rôle de garde-fou contre la dérive de mission. Lorsqu'une fondation publie une théorie du changement et des rapports annuels d'avancement, le conseil fait face à une redevabilité implicite envers un public externe — et non aux seuls membres de la famille, dont certains peuvent s'impliquer de manière limitée dans les travaux de la fondation. Cette redevabilité externe est particulièrement précieuse dans les fondations familiales de deuxième et troisième génération, où la governance peut devenir informelle et l'orientation stratégique diffuse. Par ailleurs, dans un environnement où la philanthropie elle-même fait l'objet d'une surveillance accrue — de la part de journalistes enquêtant sur les intentions des donateurs, de législateurs examinant les dépenses fiscales liées aux structures caritatives, et d'organisations de la société civile interrogeant les rapports de force dans l'attribution des subventions —, une divulgation proactive réduit la probabilité que les activités d'une fondation deviennent la cible de reportages d'investigation fondés sur des informations incomplètes.

Les arguments en faveur d'une divulgation limitée aux exigences légales

La protection de la vie privée est un intérêt légitime, et non simplement un euphémisme pour l'opacité. Les familles finançant des causes politiquement sensibles — défense des droits humains dans des contextes autoritaires, santé reproductive ou promotion de la sécurité des armes à feu — ont de véritables raisons sécuritaires de limiter la divulgation des listes de bénéficiaires. Il en va de même pour les fondations qui soutiennent des individus via des bourses ou des aides d'urgence : la divulgation publique des noms des bénéficiaires peut compromettre leur sécurité ou leur dignité. Il existe également un argument stratégique, moins confortable au regard des normes philanthropiques, mais qui mérite un examen honnête. Une fondation qui s'engage publiquement sur des financements pluriannuels dans des zones géographiques spécifiques ou en faveur d'organisations nommément désignées réduit sa propre latitude pour réorienter ses ressources au gré de l'évolution des données probantes. L'attribution de subventions n'est pas une fonction statique ; les fondations efficaces réorientent leurs programmes lorsque les résultats préliminaires sont décevants. Les engagements publics créent une inertie institutionnelle. La position la plus défendable n'est pas une divulgation maximale en toutes circonstances, mais un cadre de principe distinguant les informations dont la divulgation sert la redevabilité publique — stratégie institutionnelle, données agrégées sur les subventions, politiques de governance — et celles dont la divulgation sert principalement les intérêts de communication de la fondation sans apport substantiel à la redevabilité — noms individuels des bénéficiaires lorsque la vie privée est un enjeu légitime, documents délibératifs internes, méthodologies de valorisation des actifs non liquides.

La transparence est un moyen au service de la redevabilité, non une fin en soi. Une fondation qui publie des rapports volumineux d'une pertinence marginale tout en refusant de divulguer ses critères de décision a inversé la finalité de l'exercice.

Construire une politique de divulgation cohérente sur plusieurs juridictions

Pour les fondations familiales opérant dans plusieurs juridictions — une structure de plus en plus courante à mesure que les familles s'internationalisent —, le défi pratique consiste à maintenir une politique cohérente tout en satisfaisant à des exigences légales divergentes. La matrice de divulgation est l'outil de governance approprié. Ce document recense chaque entité de la fondation — ou chaque fonds, dans le cas d'une structure multi-juridictionnelle — selon quatre dimensions : les dépôts obligatoires exigés par le droit local des fondations ; les déclarations obligatoires requises par les autorités fiscales locales ; les obligations transfrontalières applicables au titre des dispositifs CRS, FATCA ou des directives anti-blanchiment ; et la politique de publication discrétionnaire propre à la fondation. Cette matrice doit être révisée annuellement par le conseil, et non déléguée durablement aux juristes ou à l'équipe dirigeante du family office. Les cadres réglementaires dans ce domaine évoluent : la directive européenne DAC7, entrée en vigueur pour les périodes de déclaration à compter de janvier 2023, a étendu l'échange automatique d'informations aux plateformes numériques et comporte des implications plus larges pour les fondations engagées dans des activités d'investissement. Le taux minimum d'imposition mondial de 15 % prévu par le Pilier Deux du cadre BEPS, bien que ciblant les entreprises multinationales dont le chiffre d'affaires dépasse 750 millions EUR, a des implications indirectes pour les grandes structures hybrides où actifs de fondation et entités opérationnelles partagent une même propriété familiale.

La politique de divulgation approuvée par le conseil doit elle-même aborder cinq éléments : les catégories d'informations qui seront publiées de manière proactive ; celles qui seront communiquées sur demande ; celles qui sont définitivement confidentielles ; le processus de traitement des demandes des médias ou du public ; et la procédure de révision de la politique en réponse aux évolutions réglementaires. Ce document ne gagne pas à être long. Une politique de deux pages comportant des décisions catégorielles claires est plus utile qu'un document de vingt pages qui reporte chaque arbitrage à une délibération au cas par cas. Les fondations qui n'ont pas formalisé cette politique — ce qui, d'après l'expérience de l'auteur, décrit la majorité des fondations familiales européennes et une minorité significative des fondations américaines — n'opèrent pas sans politique de divulgation. Elles opèrent avec une politique implicite, dont le contenu est déterminé par quiconque répond à la prochaine demande.

Les structures de governance qui rendent la transparence pérenne

Les engagements en matière de transparence pris sans structures de governance adaptées tendent à s'éroder. Une fondation qui publie un rapport annuel durant ses cinq premières années puis abandonne discrètement cette pratique à mesure que la génération fondatrice vieillit cause davantage de tort réputationnel qu'une fondation qui n'a jamais publié quoi que ce soit. L'infrastructure nécessaire à une transparence durable est modeste mais précise. Elle requiert un responsable désigné — généralement le directeur général ou un responsable de programme senior — avec une responsabilité explicite sur le cycle de reporting annuel et l'autorité de publier sans solliciter l'approbation individuelle de chaque membre de la famille pour chaque document. Elle nécessite un calendrier éditorial aligné sur le cycle de dépôt obligatoire : pour les fondations américaines, cela signifie que la date de publication du 990-PF constitue le point d'ancrage, autour duquel les divulgations volontaires sont planifiées plutôt qu'ajoutées après coup. Et elle exige une norme au niveau du conseil qui traite la revue annuelle de la divulgation comme un point substantiel à l'ordre du jour, et non comme une formalité administrative. Les familles ayant mis en place cette infrastructure rapportent généralement que la charge de compliance est inférieure aux anticipations, car les systèmes développés pour la divulgation volontaire réduisent également les frictions liées aux dépôts obligatoires. L'inverse est tout aussi vrai : les fondations qui traitent la divulgation de manière purement réactive ont tendance à trouver que leurs obligations, aussi bien obligatoires que volontaires, sont plus coûteuses et plus perturbantes qu'elles ne le seraient autrement.

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