Investment Strategy

La charte d'investissement d'un family office

Une charte qui traverse les générations, pas seulement les cycles de marché.

Editorial Team12 min de lecture

Points clés

  • La charte doit distinguer explicitement la capacité au risque — objective, fondée sur le bilan — de la tolérance au risque — subjective, comportementale — car ces deux notions divergent le plus nettement lors des phases de repli, précisément quand la qualité des décisions est la plus déterminante.
  • Une charte robuste s'articule autour de sept sections : objet et governance, objectifs de rendement, paramètres de risque, fourchettes d'allocation d'actifs, politique de liquidité, critères ESG et exclusions, et calendrier formel de révision.
  • La révision de gouvernance doit suivre un calendrier défini : annuellement pour l'attribution de performance, tous les trois ans pour l'allocation stratégique, et immédiatement en cas d'événement déclencheur tel qu'une opération de liquidité, une transmission générationnelle ou un changement réglementaire.
  • Les familles opérant dans plusieurs juridictions doivent intégrer dans la charte les enjeux liés à FATCA, à l'Échange automatique de renseignements (EAR/CRS) et au Pilier Deux de l'OCDE, notamment dans les sections relatives à la structure des entités, à la localisation des actifs et aux obligations de reporting.
  • Une charte qui ne prévoit pas de protocole de dissidence et de dérogation — précisant qui peut opposer son veto à une décision d'investissement et dans quelles conditions — est incomplète et ne résistera pas aux périodes de tension familiale.
  • Les allocations illiquides, qui représentent désormais 30 à 45 % des actifs dans de nombreux single-family offices, nécessitent une section dédiée à la politique de liquidité, incluant un calendrier d'engagement par millésime et une réserve de liquidité minimale exprimée en proportion des distributions annuelles.
  • La charte d'investissement est un document de gouvernance, non un document de gestion de portefeuille ; elle s'adresse en premier lieu au conseil de famille et aux futurs bénéficiaires, et non au gérant de portefeuille.

Pourquoi la plupart des chartes d'investissement échouent les familles

La charte d'investissement occupe une position ambiguë dans la gouvernance des family offices. Tout conseiller sérieux en recommande la rédaction. La majorité des single-family offices affirment en posséder une. Pourtant, dans les faits, une grande partie de ces documents ne fonctionnent guère mieux qu'un artefact de compliance — un PDF classé à l'issue d'un conseil trimestriel, que l'on ne consulte que lorsqu'un auditeur le réclame. Selon le Global Family Office Report 2023 publié par UBS, moins de 40 % des family offices déclarent avoir procédé à une révision formelle de leur charte dans les 24 mois précédents. Ce chiffre est frappant, sachant que cette même période a été marquée par l'un des cycles de resserrement monétaire les plus brutaux depuis quarante ans, une réévaluation significative des actifs privés et un retour en grâce structurel des obligations à taux fixe, inédit depuis la crise financière de 2008. Une charte qui n'est pas révisée dans de telles conditions n'est, en pratique, pas utilisée.

La défaillance est presque rarement d'ordre technique. Les family offices produisent rarement des chartes qui omettent les objectifs de rendement ou les fourchettes d'allocation. L'échec est presque toujours structurel et humain : le document confond tolérance au risque et capacité au risque, ne prévoit aucun protocole de dissidence, et ne comporte aucun mécanisme déclenchant une révision hors calendrier lorsque les circonstances changent de manière significative. Ce qui suit est un cadre permettant de construire une charte qui répond à chacune de ces lacunes avec la rigueur que la tâche exige.

Les sept sections structurelles d'une charte durable

La charte d'un family office doit être organisée en sept sections distinctes, chacune remplissant une fonction de gouvernance différente. Les fusionner — comme le font nombre de documents fondés sur des modèles standard — obscurcit les responsabilités et rend le document difficile à modifier ponctuellement sans rouvrir des débats déjà tranchés.

Section un : objet, parties et entités gouvernantes

La section d'ouverture établit l'architecture juridique et relationnelle du document. Elle doit identifier l'entité du family office — qu'il s'agisse d'un single-family office, d'une société fiduciaire privée ou d'une structure holding —, les bénéficiaires concernés, le standard fiduciaire applicable à l'équipe d'investissement et le droit régissant la charte elle-même. Pour les familles dont les structures s'étendent sur plusieurs juridictions — une configuration courante pour les familles à très haut patrimoine présentes en Suisse, en France, au Luxembourg, à Singapour ou aux Émirats arabes unis —, cette section doit préciser quel cadre réglementaire prévaut en cas de conflit. Elle doit également nommer les membres du comité d'investissement, leurs fonctions et le quorum requis pour autoriser toute modification de la politique. Ce n'est pas une clause de style. Un family office qui n'avait pas consigné par écrit son quorum décisionnel a découvert, lors d'un litige successoral en 2021, que deux des trois bénéficiaires ne s'accordaient pas sur la question de savoir si un troisième disposait d'un droit de vote sur les actifs détenus en trust. Les frais de contentieux ont dépassé la perte d'investissement contestée d'un facteur six.

Section deux : objet du capital et objectifs de rendement

Les objectifs de rendement doivent s'appuyer sur une articulation claire de la finalité du capital. Un family office gérant un capital de type endowment — destiné à pérenniser un patrimoine dynastique sur trois générations ou plus — opère sous des exigences de rendement fondamentalement différentes de celui qui gère le produit d'une récente opération de liquidité pendant que la génération fondatrice planifie d'importantes distributions philanthropiques. Le cadre standard consiste à exprimer un objectif de rendement réel net de frais et net d'impôts, lié à un taux de distribution et à une hypothèse d'inflation. Un repère courant est l'IPC plus 4 à 5 %, découlant d'un taux de distribution réel supposé de 4 % et d'une provision de 50 à 100 points de base pour les frais. Ce chiffre doit toutefois être soumis à des tests de résistance portant sur le profil de dépenses réel de la famille, la friction fiscale par juridiction et la prime d'illiquidité nécessaire pour l'atteindre. Une famille dont 40 % des actifs sont investis en private equity et en capital-risque ne peut pas supposer la même charge de frais et de friction qu'une famille détenant un portefeuille liquide diversifié.

Section trois : capacité au risque et tolérance au risque

C'est la section le plus fréquemment mal rédigée, et sa faiblesse se répercute sur l'ensemble du document. La capacité au risque est une mesure objective, dérivée du bilan : elle reflète la perte que la famille peut absorber sans manquer à ses obligations non négociables — distributions, service de la dette, dépenses courantes, engagements philanthropiques. La tolérance au risque est, en revanche, une construction comportementale et psychologique : elle reflète la volatilité que les bénéficiaires de la famille peuvent supporter sans prendre de mauvaises décisions. Les deux notions ne sont pas identiques, et lors d'une phase de repli, elles divergent fréquemment. Une famille peut avoir la capacité d'absorber un repli de 30 % de ses actifs liquides sans compromettre aucune obligation, mais la tolérance psychologique d'un bénéficiaire de deuxième génération n'ayant jamais traversé un marché baissier sévère peut être bien inférieure. La charte doit quantifier la capacité au risque à l'aide d'analyses de scénarios — plus précisément, un test de résistance calibré sur un recul des marchés actions comparable à 2008, soit environ 50 %, combiné à une décote des actifs privés de 20 à 30 % et à une tension simultanée sur la liquidité. La tolérance au risque doit être documentée par des entretiens structurés conduits par un conseiller indépendant, dont les résultats sont consignés et contresignés par chaque bénéficiaire. Lorsque les deux mesures divergent, la charte doit préciser laquelle prévaut et dans quelles conditions.

La capacité au risque indique ce que le bilan peut absorber. La tolérance au risque indique ce que la famille fera réellement sous pression. La charte doit tenir compte des deux, car les marchés finiront par les mettre à l'épreuve simultanément.

Section quatre : fourchettes d'allocation stratégique d'actifs

La section consacrée à l'allocation stratégique d'actifs (ASA) doit exprimer les pondérations cibles sous forme de fourchettes plutôt que de valeurs ponctuelles, offrant à l'équipe d'investissement une latitude de rééquilibrage sans imposer une révision complète de la politique pour chaque ajustement tactique. Une structure représentative pourrait allouer 30 à 45 % aux actions mondiales, 15 à 25 % au private equity et au capital-risque, 10 à 20 % aux actifs réels (immobilier en direct et infrastructures), 10 à 20 % aux obligations et équivalents de trésorerie, et 5 à 15 % aux stratégies de rendement absolu et de diversification. Ces fourchettes doivent être explicitement liées aux objectifs de rendement de la section deux et soumises à des tests de faisabilité au regard des paramètres de risque de la section trois. L'ASA doit également préciser les limites d'exposition aux devises — particulièrement pertinentes pour les familles ayant des engagements libellés en plusieurs monnaies, notamment en CHF, en EUR et en USD — ainsi que les limites de concentration par émetteur, secteur ou zone géographique.

Section cinq : politique de liquidité et calendrier d'engagement dans les actifs privés

À mesure que les allocations aux marchés privés au sein des single-family offices ont progressé — d'une médiane de 22 % en 2018 à environ 38 % en 2023, selon les données du Campden Wealth Global Family Office Report —, la section consacrée à la politique de liquidité est devenue proportionnellement plus importante. Elle doit préciser une réserve de liquidité minimale exprimée en proportion des distributions annuelles (un seuil courant est de 18 à 24 mois de distributions anticipées détenues en actifs liquides ou quasi-liquides), un calendrier d'engagement par millésime pour le private equity, et un protocole de gestion des appels de fonds en période de tensions sur les marchés, lorsque la baisse des actifs cotés provoque un effet dénominateur qui pousse les allocations privées au-delà de leur plafond. La section doit également traiter de la politique de la famille sur le marché secondaire : dans quelles conditions l'équipe d'investissement peut-elle céder une part de fonds privé sur le marché secondaire, et à quel niveau de décote par rapport à la valeur liquidative une telle cession requiert-elle l'approbation du comité d'investissement.

Section six : politique ESG, critères d'exclusion et mandats d'impact

L'intégration des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance dans les portefeuilles des family offices est passée du statut d'option à celui d'attente au cours de la dernière décennie, mais le traitement de l'ESG dans les chartes reste inégal. Certaines familles abordent l'ESG comme un exercice de filtrage négatif, excluant le tabac, le charbon thermique ou les armes controversées en cohérence avec les valeurs documentées de la famille. D'autres appliquent une approche d'intégration best-in-class, privilégiant les émetteurs les mieux notés au sein de chaque secteur. Un nombre plus restreint a mis en place des mandats d'impact formels, s'engageant à consacrer une proportion définie du portefeuille — généralement 5 à 15 % — à des investissements générant des résultats sociaux ou environnementaux mesurables, parallèlement à un rendement financier. Quelle que soit la position de la famille, elle doit être codifiée avec précision. Une déclaration selon laquelle le family office investira de manière conforme aux principes du développement durable n'est pas opposable et sera interprétée différemment par différents conseillers. La charte doit nommer le référentiel ESG retenu — les Principes pour l'investissement responsable des Nations Unies (PRI), les recommandations de la TCFD, le cadre SFDR pour les entités domiciliées dans l'Union européenne, ou un cadre propre à la famille —, lister les exclusions absolues avec leur justification documentée, et préciser comment la conformité ESG est suivie et reportée.

Section sept : gouvernance, calendrier de révision et protocole de dissidence

La dernière section est celle qui est le plus souvent absente des documents fondés sur des modèles standard, et son omission est le principal facteur prédictif de l'inutilité de la charte. Une section de gouvernance doit établir trois déclencheurs de révision distincts. Premièrement, une révision annuelle programmée portant sur l'attribution de performance, l'évaluation des gérants et la conformité aux fourchettes de l'ASA. Deuxièmement, une révision stratégique triennale dans laquelle l'intégralité de la charte — objectifs de rendement, paramètres de risque et ASA — est reconsidérée à la lumière des évolutions du bilan de la famille, de sa composition générationnelle et du contexte macroéconomique. Troisièmement, une révision événementielle déclenchée par tout changement significatif de la situation familiale : une opération de liquidité dépassant un seuil défini, le décès ou l'incapacité d'un bénéficiaire, un changement dans l'environnement fiscal ou réglementaire d'une juridiction clé, ou un dépassement durable de toute fourchette de l'ASA pendant plus de deux trimestres consécutifs. La section doit également préciser un protocole de dissidence et de dérogation : quel bénéficiaire ou membre du comité peut formellement enregistrer une dissidence à l'égard d'une décision d'investissement, dans quelles conditions une dissidence déclenche une suspension obligatoire de l'exécution, et qui détient l'autorité pour lever un veto.

Intégrer l'architecture réglementaire et fiscale dans la charte

Les family offices opérant dans plusieurs juridictions ne peuvent pas traiter la charte comme un document purement financier. L'architecture réglementaire et fiscale de la structure familiale a des implications directes sur la localisation des actifs, la sélection des gérants et les obligations de reporting, et ces éléments doivent figurer dans la charte avec une précision suffisante pour guider la prise de décision. FATCA et l'Échange automatique de renseignements (EAR, ou CRS dans sa déclinaison OCDE) imposent des obligations d'échange d'informations qui déterminent la manière dont les comptes financiers étrangers sont déclarés ; la classification de l'entité du family office — qu'elle se qualifie comme bénéficiaire effectif exempté, entité non financière passive ou institution financière au sens du chapitre 4 de FATCA — déterminera les obligations de reporting et influencera les décisions de structuration. Le Pilier Deux de l'OCDE, qui a introduit un taux d'imposition effectif minimum mondial de 15 % pour les groupes multinationaux dont le chiffre d'affaires dépasse 750 millions d'euros, est directement pertinent pour les family offices dont le périmètre consolidé comprend des activités opérationnelles. La charte doit documenter la structure d'entités actuelle de la famille, les juridictions dans lesquelles des déclarations sont requises, et toute contrainte sur la localisation des actifs ou le rapatriement de capitaux découlant de ces obligations. Elle doit également préciser la politique de la famille concernant les investissements dans des fonds conformes à la Directive AIFM pour les bénéficiaires résidant dans l'Union européenne, en notant les exigences de passeport de commercialisation applicables lors de l'accès à des gérants alternatifs non européens. Pour les structures domiciliées en Suisse, les interactions avec les règles d'imposition des distributions et les conventions de double imposition conclues avec la France et le Luxembourg méritent une attention particulière, tout comme les exigences de reporting propres à la FINMA pour les entités réglementées, ou celles de l'AMF et de la CSSF pour leurs homologues français et luxembourgeois.

La charte n'est pas un manuel de construction de portefeuille. C'est un document constitutionnel pour la gouvernance d'un patrimoine générationnel, et sa durabilité dépend de la précision avec laquelle elle traite l'architecture juridique, fiscale et humaine réelle de la famille — et non une version idéalisée de celle-ci.

Le calendrier de révision de la gouvernance en pratique

Le calendrier de révision décrit dans la section sept ne fonctionne que s'il est institutionnalisé plutôt qu'aspirationnel. Dans la pratique, cela signifie que la révision annuelle doit figurer à l'ordre du jour permanent de la réunion de fin d'année du comité d'investissement, avec un dossier de reporting standardisé préparé en amont. Ce dossier doit comprendre l'attribution de performance par classe d'actifs et par gérant, une comparaison de l'allocation effective avec les fourchettes de l'ASA, un test de résistance de liquidité sur la base des positions actuelles du portefeuille, et un récapitulatif des changements réglementaires ou fiscaux intervenus dans les juridictions concernées depuis la dernière révision. La révision stratégique triennale justifie un processus de facilitation indépendant — faisant généralement intervenir un conseiller externe ne disposant d'aucun mandat de gestion auprès de la famille — afin de s'assurer que la révision ne se limite pas à valider les décisions existantes. Cela est particulièrement important lorsque le bénéficiaire fondateur transfère l'autorité à une deuxième génération, un processus qui, selon les recherches de Campden Wealth, prend en moyenne 4,7 ans à se formaliser et se caractérise par une période prolongée d'autorité chevauchante durant laquelle une charte non révisée est particulièrement vulnérable à l'obsolescence.

Les révisions événementielles exigent une discipline différente. La tentation, après une opération de liquidité majeure, est de commencer à déployer le capital avant que la charte n'ait été mise à jour pour refléter la nouvelle réalité du bilan, le profil de liquidité modifié et la situation fiscale potentiellement différente. Une famille ayant cédé une participation de contrôle dans une entreprise opérationnelle pour 400 millions d'euros en 2022 et ayant commencé à prendre des engagements en private equity dans les 90 jours suivants, avant d'avoir mis à jour sa charte pour refléter le passage d'actifs opérationnels illiquides à des actifs financiers liquides, illustre le coût pratique d'un séquençage qui place l'investissement avant la gouvernance. L'ordre approprié est de mettre à jour la charte en premier, d'établir la nouvelle ASA et le calendrier d'engagement, puis de commencer le déploiement dans le cadre de ces paramètres.

Paternité, appropriation et le principe du document vivant

Une charte rédigée par la seule équipe d'investissement reflètera le point de vue de cette équipe, ce qui est nécessaire mais insuffisant. Le document requiert une contribution substantielle du conseil juridique de la famille (sur la structure des entités et les obligations fiduciaires), de ses conseillers fiscaux (sur les contraintes propres à chaque juridiction) et du conseil de famille ou du conseil d'administration du family office (sur les valeurs, les exclusions et les priorités générationnelles). Le document qui en résultera sera plus long et plus contesté dans sa rédaction qu'un document produit par un auteur unique travaillant à partir d'un modèle. Cette friction est une caractéristique, non un défaut. Une charte qui émerge d'une délibération authentique dispose d'une autorité qu'un document standard ne peut jamais acquérir, car chaque bénéficiaire qui a contesté une disposition et a finalement accepté la formulation retenue a pris un engagement envers le cadre. Cet engagement est l'actif de gouvernance le plus durable du document.

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