Philanthropy & Impact

L'investissement au service de la mission des fondations : aligner le corpus sur les valeurs

Faire travailler les actifs pour la mission — et non contre elle.

Editorial Team10 min de lecture

Points clés

  • La règle de distribution minimale de 5 % laisse jusqu'à 95 % des actifs des fondations investis sans référence à la mission, créant des contradictions potentielles entre la politique de dotation et l'activité du portefeuille.
  • En droit américain, les program-related investments (PRIs) entrent dans le calcul de la distribution minimale au titre de l'IRC Section 4944, contrairement aux mission-related investments (MRIs) — une distinction aux conséquences fiscales et de gouvernance significatives. Les fondations européennes soumises à la réglementation AMF, CSSF ou FINMA disposent de cadres distincts mais comparables.
  • En Europe, les règles d'investissement prudentiel applicables aux fondations — notamment sous l'égide du droit suisse (CC art. 80 ss), luxembourgeois ou français — permettent explicitement aux instances dirigeantes de prendre en compte la finalité charitable aux côtés du rendement financier.
  • L'intégration ESG, les exclusions sectorielles et l'investissement à impact sont des approches distinctes, aux profils de risque et aux exigences de gouvernance différents — les confondre est une erreur de gouvernance courante et coûteuse.
  • Les fondations opérant dans plusieurs pays font face à des obligations de compliance croisées : échange automatique d'informations (CRS/OCDE), réglementation FATCA et, pour les structures concernées, les règles Pilier Deux de l'OCDE lorsqu'elles co-investissent via des véhicules à dimension internationale.
  • La charte d'investissement approuvée par le conseil d'administration doit établir une hiérarchie claire : obligation fiduciaire, seuils d'alignement sur la mission, puis exigences de liquidité — dans cet ordre.
  • La mesure de l'impact reste un domaine peu standardisé ; le référentiel IRIS+ du Global Impact Investing Network constitue une taxonomie de référence, mais son adoption dans le secteur demeure inégale.

Le problème des 95 % dans la gestion des fondations

Les fondations privées américaines sont légalement tenues de distribuer chaque année au moins 5 % de leurs actifs nets investis pour conserver leur statut charitable au titre de l'IRC Section 4942. Cette obligation, introduite par le Tax Reform Act de 1969, visait précisément à empêcher les fondations d'accumuler indéfiniment des actifs sans bénéfice social. Pourtant, la conception même de cette règle engendre une ironie structurelle : les 95 % d'actifs non distribués sont gérés couramment selon des mandats d'investissement conventionnels, sans aucune référence à la mission charitable de l'institution. Une fondation œuvrant dans le domaine de la santé peut ainsi détenir des positions significatives dans des entreprises du tabac ou des groupes pharmaceutiques dont les pratiques sont précisément celles que ses équipes de dotation s'emploient à combattre. Une fondation environnementale peut allouer des capitaux à des infrastructures d'énergies fossiles via un mandat actions diversifié. Ces contradictions ne sont pas théoriques — elles sont endémiques au secteur. En Europe francophone, la situation est structurellement comparable : une fondation domiciliée en Suisse, en France ou au Luxembourg applique généralement une logique de gestion patrimoniale classique à l'essentiel de son corpus, indépendamment de sa finalité statutaire.

Une enquête menée en 2022 par le Council on Foundations révèle que moins de 15 % des fondations privées américaines avaient formalisé des critères d'alignement sur la mission dans leur charte d'investissement. Pour les fondations gérant moins de 100 millions de dollars — soit la grande majorité en nombre, même si elles ne représentent qu'une fraction des actifs totaux — ce chiffre est encore plus faible. Ce déficit n'est pas avant tout une question de volonté : la plupart des conseils d'administration expriment un intérêt sincère pour la cohérence entre investissements et mission. L'obstacle tient à une combinaison d'incertitude fiduciaire, de complexité de gouvernance et à l'absence de cadres juridiques clairs, qui a longtemps conduit les conseillers à se cantonner à la gestion de portefeuille traditionnelle.

La règle de distribution minimale a été conçue pour contraindre les fondations à déployer des capitaux au bénéfice de l'intérêt général. Gérer 95 % des actifs sans aucune référence à la mission relève de la conformité réglementaire — non d'une stratégie philanthropique.

PRIs, MRIs et cadre fiduciaire : des distinctions qui ont du poids

Les deux principaux instruments de l'investissement aligné sur la mission — les program-related investments et les mission-related investments — sont fréquemment confondus dans la pratique, malgré des régimes juridiques, des profils de risque et des finalités stratégiques fondamentalement différents. Cette confusion a des conséquences réelles, tant sur le plan de la conformité fiscale que de la responsabilité de gouvernance.

Les program-related investments : la mission avant le rendement

Au sens de l'IRC Section 4944, un program-related investment est un investissement dont la finalité première est la réalisation d'objectifs caritatifs, et dont aucun objectif significatif n'est la production de revenus ou la valorisation du patrimoine. Point crucial : les PRIs sont comptabilisés dans le calcul de la distribution minimale de 5 %. Ils peuvent prendre la forme de prêts à taux réduit à des promoteurs de logements abordables, de prises de participation dans des entreprises à finalité sociale opérant sur des marchés sous-desservis, ou de garanties accordées à des institutions de financement du développement communautaire. L'IRS a publié plusieurs instructions de portée pratique — dont la Notice 2015-62, qui a élargi le périmètre des activités éligibles — précisant que le rendement financier n'a pas à être nul, mais seulement secondaire par rapport à la mission. En pratique, les PRIs génèrent souvent des rendements inférieurs au marché, mais peuvent tout de même dégager des revenus modestes, réinvestis dans de nouvelles dotations. L'engagement d'un milliard de dollars de la Ford Foundation en faveur de l'investissement aligné sur la mission, annoncé en 2017 et incluant une composante PRI, a représenté un tournant décisif pour le secteur, démontrant qu'un alignement à grande échelle du corpus était à la fois réalisable et fiduciairement défendable. En Europe, des mécanismes comparables existent, notamment dans le cadre des fonds d'impact luxembourgeois (SICAR, SIF) ou des prêts philanthropiques structurés au sens du droit suisse des fondations.

Les mission-related investments : l'alignement sans sacrifice de rendement

Les mission-related investments occupent un territoire juridique et stratégique distinct. Contrairement aux PRIs, les MRIs sont réalisés à partir du portefeuille d'investissement avec l'objectif d'obtenir des rendements conformes ou proches des taux de marché. Ils ne comptent pas dans le calcul de la distribution minimale. Leur finalité est d'aligner le portefeuille sur la mission charitable de la fondation sans accepter de pénalité financière en contrepartie. Cela peut passer par une allocation à des fonds de private equity centrés sur l'accès aux soins dans les marchés à revenus faibles, à des instruments obligataires liés à des projets d'infrastructure verte, ou à des stratégies actions avec des exclusions explicites sur des secteurs que la mission de la fondation réprouve. La légitimité des MRIs repose sur la proposition — de plus en plus étayée par les données empiriques — que des critères d'alignement sur la mission ne dépriment pas nécessairement les rendements ajustés au risque. Une méta-analyse de 2020 conduite par l'Institut pour l'investissement durable de Morgan Stanley, portant sur 11 000 fonds sur dix ans, a établi que les fonds actions durables surperformaient leurs pairs traditionnels d'une médiane de 4,3 points de pourcentage en période de turbulences de marché. Ces données doivent être interprétées avec prudence, compte tenu des biais de survie dans la mesure de performance des fonds, mais le signal directionnel a sensiblement fait évoluer la conversation fiduciaire.

Le principe de l'investisseur prudent et son équivalent en droit européen

Aux États-Unis, le cadre juridique de l'investissement aligné sur la mission des fondations a été substantiellement clarifié par l'Uniform Prudent Management of Institutional Funds Act (UPMIFA), finalisé en 2006 et adopté depuis dans 48 États. L'UPMIFA a remplacé l'UMIFA de 1972 et introduit un changement conceptuel important : il autorise explicitement les gestionnaires de fonds institutionnels — y compris les administrateurs de fondations — à prendre en compte les finalités charitable de l'institution dans leurs décisions d'investissement. Ce n'est pas une simple permission ; c'est une réponse directe à l'anxiété fiduciaire sur la légalité de l'intégration des considérations de mission dans la politique d'investissement sans violer le devoir de loyauté. En Suisse, le Code civil (art. 80 ss CC) et la pratique de la surveillance cantonale des fondations admettent depuis longtemps que les organes de fondation peuvent — et doivent — tenir compte de l'objet statutaire dans leur politique de placement, à condition de ne pas compromettre la pérennité du patrimoine. En France, l'AMF et les recommandations du Comité de la charte du don en confiance encadrent la gestion des actifs des fondations reconnues d'utilité publique dans un esprit similaire. Au Luxembourg, la CSSF supervise les véhicules d'investissement utilisés par les fondations dans le cadre des lois sur les fonds d'investissement spécialisés, offrant une flexibilité structurelle appréciable pour les MRIs et les PRIs à dimension internationale.

La norme applicable reste une évaluation à l'échelle du portefeuille, et non une appréciation morale titre par titre. Les exclusions sectorielles — tabac, armement controversé, prisons privées — sont juridiquement défendables dès lors que le portefeuille résultant reste suffisamment diversifié et que la décision est documentée comme étant cohérente à la fois avec l'obligation fiduciaire et la finalité institutionnelle.

L'UPMIFA n'a pas créé l'investissement aligné sur la mission — il a fourni l'architecture réglementaire qui a permis aux conseils d'administration de cesser de le traiter comme un risque fiduciaire pour commencer à le considérer comme une responsabilité fiduciaire.

Complexités transfrontalières : les PRIs sur les marchés internationaux

Les fondations opérant à l'international — ou structurant des PRIs via des véhicules offshore — font face à un environnement de compliance considérablement plus complexe. Les obligations de déclaration FATCA s'appliquent à toute fondation détenant des comptes financiers auprès d'institutions financières étrangères, exigeant une communication annuelle à l'IRS des titulaires et des soldes de comptes. La Norme commune de déclaration (NCD/CRS), mise en œuvre dans plus de 100 juridictions dans le cadre du cadre multilatéral de l'OCDE, crée des obligations de transparence parallèles pour les fondations ayant des liens avec des pays participants — dont la Suisse, le Luxembourg et la France, signataires de longue date. Pour les fondations réalisant des PRIs via des véhicules intermédiaires dans des juridictions telles que les Îles Caïmans, Maurice ou Luxembourg — structures courantes pour le private equity à impact — l'interaction entre les réseaux de conventions fiscales locales et les déclarations CRS peut créer des obligations de transparence inattendues que les conseils d'administration doivent anticiper.

Le Pilier Deux de l'OCDE, qui instaure un taux d'imposition minimum mondial de 15 % pour les grandes entreprises multinationales dont le chiffre d'affaires annuel dépasse 750 millions d'euros, n'a qu'une application directe limitée à la plupart des fondations privées en raison de leur taille et de leur structure. Toutefois, les fondations qui co-investissent via des structures de fonds plus importantes — notamment dans des fonds d'infrastructure ou de private equity avec des intermédiaires corporate — peuvent constater que les règles d'inclusion du revenu du Pilier Deux affectent l'économie de leurs véhicules d'investissement de manière non modélisée au moment de l'engagement. Un conseil juridique disposant d'une expertise spécifique en droit des fondations et en fiscalité internationale doit être associé en amont de toute finalisation d'une structure PRI transfrontalière.

Construire une architecture de gouvernance pour l'alignement sur la mission

Le mode de défaillance le plus courant dans l'alignement des fondations sur leur mission n'est pas juridique — il est de gouvernance. Les conseils d'administration qui ne disposent pas d'une charte d'investissement écrite et approuvée, articulant clairement le rapport entre obligation fiduciaire et alignement sur la mission, reviendront inévitablement à une gestion de portefeuille conventionnelle dès que les marchés deviendront difficiles. Une charte d'investissement efficace pour une fondation alignée sur sa mission doit accomplir trois choses. Premièrement, établir la hiérarchie des objectifs d'investissement : préservation du corpus, obtention de rendements globaux suffisants pour financer la distribution à perpétuité, puis — dans ces contraintes — alignement sur les finalités charitable de la fondation. Deuxièmement, préciser quelles méthodologies d'alignement sont autorisées et à quelles allocations du portefeuille : les exclusions sectorielles, l'intégration ESG, les allocations MRI et les engagements PRI présentent des profils de rendement et des exigences de gouvernance différents et ne doivent pas être traités comme interchangeables. Troisièmement, définir la manière dont l'alignement sur la mission sera mesuré et communiqué au conseil d'administration sur base annuelle.

La mesure de l'impact est le maillon faible de la plupart des programmes MRI des fondations. Le référentiel IRIS+, maintenu par le Global Impact Investing Network (GIIN), fournit une taxonomie standardisée d'indicateurs d'impact par classe d'actifs et par thématique — couvrant des indicateurs allant du nombre de logements abordables créés aux tonnes de CO₂ évitées — mais son adoption parmi les gestionnaires de fonds privés reste inégale. Les fondations réalisant des allocations MRI auprès de gestionnaires externes doivent exiger des engagements contractuels sur des métriques IRIS+ spécifiques au moment de l'investissement, et non comme ajout lors du reporting annuel. Les gestionnaires qui ne peuvent pas articuler avec précision leur méthodologie de mesure d'impact avant l'engagement en capital ont peu de chances de produire des données d'impact crédibles après coup. Le comité d'investissement doit examiner la performance d'impact aux côtés de la performance financière à chaque réunion trimestrielle, avec la même rigueur analytique appliquée aux deux dimensions.

Étapes pratiques vers l'alignement du corpus

Les fondations qui entament leur démarche d'alignement sur la mission doivent l'aborder comme un projet de gouvernance par phases, et non comme un exercice de réallocation de portefeuille. La première phase est l'audit du portefeuille : cartographier les positions actuelles au regard des domaines d'intervention de la fondation pour identifier les contradictions actives, puis évaluer le coût juridique et financier d'y remédier. La deuxième phase est la politique : réviser la charte d'investissement pour intégrer l'autorisation explicite de prendre en compte la finalité de la fondation dans les décisions de placement — conformément aux cadres applicables (droit suisse, réglementation AMF ou CSSF selon le cas) —, établir des fourchettes d'allocation pour les PRIs et les MRIs, et définir les méthodologies acceptables. La troisième phase est l'exécution : commencer par les exclusions sectorielles en actions cotées, où les coûts de mise en œuvre sont les plus faibles, avant d'aborder les exigences de gouvernance plus complexes des allocations sur les marchés privés à impact. La quatrième phase est la redevabilité : définir les dispositifs de reporting avant le déploiement du capital, et non après.

Les fondations dont les actifs sont inférieurs à 50 millions de CHF ou d'euros trouveront souvent que l'origination directe de PRIs est peu praticable au regard des coûts de due diligence qu'elle implique. Pour ces institutions, la participation à des véhicules PRI mutualisés — structurés par des institutions de financement du développement ou des gestionnaires de fonds alignés sur une mission — offre un accès plus rentable à l'alignement du corpus, sans nécessiter d'équipes internes spécialisées en investissement à impact. L'ampleur de l'engagement compte moins que la rigueur du cadre de gouvernance qui l'entoure. Une fondation qui alloue 10 % de son corpus à des stratégies MRI et PRI dans un cadre discipliné, approuvé par le conseil d'administration, est mieux positionnée — juridiquement, sur le plan de la réputation et du point de vue programmatique — qu'une fondation qui en alloue 40 % via un processus ad hoc non documenté dans aucune charte d'investissement.

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