Governance & Succession

Chartes familiales et Family Constitutions : les documents de Governance expliqués

Clarification de la terminologie, du champ d'application et de la valeur juridique des quatre principaux instruments de Governance.

Editorial Team10 min de lecture
Senior couple and family member discussing ultrasound photos at an outdoor table.
Photo: RDNE Stock project / Pexels

Points clés

  • Une charte familiale est un document fondé sur les valeurs ; une Family Constitution est un ensemble complet de règles de Governance. Confondre les deux crée une ambiguïté dangereuse lors de la mise en œuvre.
  • Les pactes d'actionnaires sont juridiquement exécutoires dans la plupart des juridictions ; les Family Constitutions et les chartes lient moralement leurs signataires, mais ne peuvent faire l'objet d'une action en justice sans documents sociaux à l'appui.
  • Les protocoles familiaux occupent, en termes de précision, une position intermédiaire entre la Family Constitution et le pacte d'actionnaires ; ils régissent des questions opérationnelles telles que l'emploi, la politique de dividendes et les procédures de résolution des conflits.
  • La pyramide de Governance, la charte au sommet, le pacte d'actionnaires à la base, ne fonctionne que si chaque niveau est rédigé en tenant compte des autres, idéalement sous la coordination d'un seul conseiller juridique.
  • Selon le Family Business Network, moins de 30 % des entreprises familiales dotées de statuts écrits ont harmonisé leurs documents de Governance avec leurs statuts sociaux, ce qui génère des lacunes en matière d'application.
  • Le Pilier 2 de l'OCDE et les obligations découlant du CRS influencent de plus en plus la façon dont les documents de Governance familiale traitent des obligations de partage d'informations entre juridictions.
  • Les documents de Governance doivent être réexaminés au moins tous les cinq ans, ou à la suite de tout événement déclencheur : transmission générationnelle, arrivée d'une nouvelle branche, divorce ou acquisition importante.

Le problème de terminologie et son importance

Dans n'importe quelle conférence de family office, vous entendrez les termes « charte familiale », « Family Constitution » et « protocole familial » employés comme des synonymes. Ils ne le sont pas, et cette confusion a des conséquences concrètes. Lorsqu'une entreprise familiale présente en Suisse, à Singapour et aux îles Caïmans demande à ses conseillers de « rédiger une charte ou une Family Constitution », chacun d'eux peut produire un document fondamentalement différent, d'une déclaration de valeurs de deux pages à un règlement de 60 pages régissant les transferts d'actions. Le décalage qui en résulte entre les documents constitue l'une des défaillances de Governance les plus fréquemment observées dans les family offices multigénérationnels. Elle se manifeste précisément aux pires moments : succession contestée, rachat forcé d'actions ou litige sur les dividendes.

Les quatre documents se distinguent par leur objectif, leur champ d'application et leur caractère contraignant. La charte familiale se situe au niveau de l'identité et des valeurs. La Family Constitution se situe au niveau des règles et des processus de Governance. Le protocole familial se situe au niveau des politiques opérationnelles spécifiques. Le pacte d'actionnaires se situe au niveau des droits sociaux juridiquement exécutoires. Chacun a un rôle propre ; aucun n'est facultatif pour une famille qui entend assurer une Governance sérieuse au fil des générations.

La charte familiale : l'identité avant la Governance

Une charte familiale, parfois appelée « déclaration de mission familiale » ou « credo familial », est le plus fondamental et le moins contraignant juridiquement des quatre instruments. Elle énonce les principes qui animent la famille : valeurs communes, philosophie sous-jacente à la création de richesse, attitude envers la philanthropie et rôle de l'entreprise familiale dans la vie de ses membres. Les chartes types comptent généralement entre cinq et quinze pages, rédigées dans un langage accessible et non technique. Elles ne sont pas rédigées par des avocats : leur élaboration est animée par des conseillers en Governance familiale ou des thérapeutes familiaux, et elles sont ratifiées à l'issue d'un processus délibératif impliquant tous les membres adultes de la famille.

Le pouvoir de la charte est d'ordre culturel, non contractuel. Elle définit le cadre normatif dans lequel s'inscrivent tous les documents de Governance ultérieurs. Une famille qui a stipulé dans sa charte que « la propriété est une responsabilité, non un droit » a instauré une contrainte implicite sur les comportements que le pacte d'actionnaires ne peut reproduire. Les familles d'Europe continentale, notamment en Allemagne, aux Pays-Bas et en Suisse, ont une longue tradition de documents s'apparentant à des chartes, qui précèdent souvent de plusieurs décennies les structures formelles de Governance. Dans le contexte du Mittelstand allemand, ces documents fondateurs font fréquemment référence à l'Unternehmertum, l'esprit d'entreprise, en tant que valeur directrice transmise de génération en génération.

Une charte familiale non adossée à une Family Constitution n'est qu'une aspiration sans fondement. Des valeurs sans règles ouvrent la voie à des interprétations subjectives.

La Family Constitution : les règles pour le long terme

La Family Constitution est le règlement de Governance. Là où la charte pose la question « qui sommes-nous ? », la constitution traite de la manière dont nous prenons nos décisions, résolvons nos litiges et gérons notre patrimoine collectif au fil des générations. Une Family Constitution bien rédigée abordera : la composition et les pouvoirs du conseil de famille ; les critères de participation des membres de la famille à l'entreprise par rapport à la structure de propriété ; les mécanismes de résolution des conflits, de la médiation aux clauses d'arbitrage ; les principes régissant la politique de dividendes et de distribution ; les conditions d'admission et de sortie des membres de la famille ; ainsi que l'interface entre les organes de Governance familiaux et le conseil d'administration de la société.

La Family Constitution est généralement un document semi-formel : plus structuré qu'une charte, mais distinct d'un contrat juridique au sens d'un pacte d'actionnaires. Dans la plupart des juridictions de common law, Royaume-Uni, Australie, Singapour, îles Caïmans, une Family Constitution lie moralement ses signataires sans être directement exécutoire devant les tribunaux. Il en va autrement lorsque des dispositions spécifiques ont été délibérément incorporées par référence dans des documents contraignants de la société ou du Trust. Dans les juridictions de droit civil telles que l'Espagne, la France et le Brésil, les tribunaux se sont montrés plus disposés à considérer les protocoles familiaux et les Family Constitutions signés comme des preuves admissibles de l'intention des parties, même s'ils ne sont pas pleinement exécutoires en tant que contrats.

Une Family Constitution rigoureuse comptera entre 25 et 80 pages selon la complexité de la famille. Les familles comportant plusieurs branches sur trois générations ou plus, opérant dans cinq juridictions ou davantage, se situeront généralement dans le haut de cette fourchette. Selon l'enquête STEP Global Family Business de 2022, seules 43 % des familles très fortunées disposant d'un patrimoine supérieur à $100M avaient une Family Constitution formelle et écrite, et parmi celles-ci, moins de la moitié l'avaient mise à jour au cours des dix années précédentes.

Les instances de Governance que la Family Constitution doit traiter

Une Family Constitution fonctionnelle définira au minimum trois organes de Governance : l'assemblée familiale (réunissant tous les membres adultes, une à deux fois par an), le conseil familial (un sous-groupe élu doté d'un pouvoir décisionnel exécutif sur les affaires familiales) et le conseil d'administration de l'entité opérationnelle ou de la holding familiale. Les relations entre ces trois organes, qui rend compte à qui, quelles décisions requièrent l'approbation de quel organe, comment les conflits entre eux sont résolus, constituent le cœur structurel de toute constitution bien rédigée. Les familles qui omettent cette architecture tripartite tendent à connaître un effondrement de la Governance lors des deux premières transitions générationnelles, les structures d'autorité informelles ne parvenant pas à s'adapter à la croissance de la famille.

Le protocole familial : la spécificité opérationnelle

Si la Family Constitution définit les règles de Governance, le protocole familial traduit ces règles en politiques opérationnelles spécifiques. Les protocoles ont une portée plus restreinte et sont mis à jour plus fréquemment. Les protocoles courants portent sur : les conditions d'emploi des membres de la famille (qualifications minimales, rémunération conforme au marché, liens hiérarchiques) ; la politique de dividendes et de distributions (taux de distribution, exigences de réserves, lien avec les indicateurs de performance de l'entreprise) ; les politiques d'utilisation des biens immobiliers familiaux ; la procédure d'approbation des engagements philanthropiques dépassant un certain seuil ; ainsi que les protocoles de communication entre branches de la famille.

La distinction entre Family Constitution et protocole est d'ordre fonctionnel : la constitution n'est modifiée que rarement, selon une procédure exigeant une majorité qualifiée, tandis que les protocoles peuvent être mis à jour par le conseil de famille dans le cadre d'un cycle de révision annuel. Cette modularité est délibérée. Tenter de codifier chaque détail opérationnel au sein de la constitution la rend à la fois lourde et fragile : toute modification du taux de distribution des dividendes nécessiterait alors un amendement constitutionnel, démarche disproportionnée et source de tensions familiales inutiles. La couche des protocoles absorbe les changements opérationnels afin que la constitution puisse rester stable.

La couche protocolaire est l'élément de Governance le plus souvent absent des structures de family office. Son absence contraint soit à modifier la Family Constitution pour des décisions de routine, soit à recourir à des choix ponctuels non documentés.

Le pacte d'actionnaires : les conditions de son applicabilité

Le pacte d'actionnaires, ou, dans les structures de type Trust, le pacte de porteurs de parts ou les dispositions complémentaires de l'acte constitutif du Trust, est le seul document de cet ensemble directement exécutoire en droit dans la plupart des juridictions. Rédigé par des avocats spécialisés en droit des sociétés, il régit les droits, obligations et restrictions liés aux participations. Parmi ses dispositions clés figurent : les droits de préemption sur les cessions d'actions ; les droits de drag-along et de tag-along ; les mécanismes de résolution des situations de blocage ; les matières réservées nécessitant une majorité qualifiée ; les obligations de non-concurrence et de non-sollicitation ; ainsi que les droits à l'information.

Le pacte d'actionnaires doit être cohérent avec la Family Constitution et la charte, mais il relève d'un registre différent. Là où la Family Constitution stipule que « les membres de la famille doivent s'efforcer de résoudre les litiges par la médiation avant toute procédure judiciaire », le pacte d'actionnaires précise que « les litiges seront tranchés par arbitrage de la CCI à Genève, en vertu du droit suisse ». La Family Constitution exprime une préférence ; le pacte d'actionnaires crée une obligation contraignante. En cas de conflit entre les deux, c'est le pacte d'actionnaires qui prévaut. C'est pourquoi la rédaction de ces documents doit être coordonnée, idéalement par une seule équipe juridique ayant une vision d'ensemble de la Governance.

Aspects réglementaires ayant une incidence sur les pactes d'actionnaires

Pour les familles dont la structure de propriété est internationale, les pactes d'actionnaires doivent de plus en plus intégrer des obligations réglementaires de Compliance inexistantes il y a dix ans. Les obligations déclaratives prévues par FATCA et le CRS imposent des exigences de partage d'informations sur les comptes financiers détenus par les membres de la famille dans les juridictions participantes ; plus de 100 pays se sont désormais engagés en faveur de l'échange automatique d'informations au titre du CRS. Le Pilier 2 de l'OCDE, avec son impôt minimum mondial de 15 % applicable aux groupes multinationaux dont le chiffre d'affaires dépasse 750 millions d'euros, concerne les grands groupes sous contrôle familial et peut influer sur la manière dont les documents de Governance définissent la politique de dividendes et les accords intra-groupe. AIFMD et MiFID II imposent des obligations spécifiques de publication et de Governance aux family offices classés comme gestionnaires de fonds d'investissement alternatifs ou entreprises d'investissement au sein de l'Union européenne. Tout pacte d'actionnaires rédigé sans tenir compte de ces cadres réglementaires est incomplet.

Comment ces quatre documents s'articulent-ils concrètement ?

La pyramide de Governance fonctionne de haut en bas en termes d'abstraction, et de bas en haut en termes de force juridique. La charte établit le cadre normatif. La Family Constitution traduit les valeurs en architecture de Governance. Les protocoles mettent en œuvre des politiques spécifiques. Le pacte d'actionnaires garantit les droits de propriété. Chaque niveau doit être rédigé en référence explicite aux autres, et chacun doit comporter une clause de hiérarchie précisant quel document prévaut en cas de conflit sur une question donnée.

Prenons un exemple concret : une famille possédant des entreprises en Allemagne et aux Émirats arabes unis, une holding au Luxembourg, dont les membres résident dans cinq juridictions différentes. La charte familiale énonce un engagement en faveur d'une propriété responsable et d'une gestion d'entreprise à long terme. La Family Constitution prévoit la création d'un conseil de famille de sept membres, avec des mandats définis, des procédures de vote et une politique d'emploi familiale exigeant que tout membre rejoignant l'entreprise soit titulaire d'un diplôme universitaire pertinent et ait préalablement travaillé au moins trois ans en dehors du groupe familial. Un protocole d'emploi distinct définit le processus de comparaison des rémunérations et le cadre d'évaluation des performances. Le pacte d'actionnaires de la holding luxembourgeoise définit les droits de préemption, une période de cession restreinte de dix ans pour les actions héritées, ainsi que le recours à l'arbitrage de la CCI à Genève pour tout litige relatif à la propriété. Ces documents ne coexistent pas simplement : ils fonctionnent comme un système.

Erreurs courantes de rédaction et comment les éviter

L'erreur la plus courante tient à un mauvais séquençage : les familles rédigent d'abord le pacte d'actionnaires, car ce sont les avocats qui sont mandatés en premier, puis tentent d'adapter rétrospectivement la Family Constitution et la charte à ce pacte. Il en résulte des documents de Governance qui ressemblent davantage à des rationalisations a posteriori qu'à de véritables cadres directeurs, parce que c'est précisément ce qu'ils sont. La bonne démarche consiste à faire appel à un conseiller en family Governance avant les juristes d'entreprise, afin de faciliter l'élaboration de la charte et de l'architecture constitutionnelle, puis à charger les juristes d'entreprise de codifier la structure de Governance convenue sous une forme juridiquement contraignante.

Une deuxième lacune réside dans l'exclusion générationnelle. Les documents de Governance rédigés exclusivement par la première génération, sans participation significative des deuxième et troisième générations, tendent à susciter une faible adhésion chez les membres les plus jeunes de la famille. Selon une étude du Family Business Institute, les cadres de Governance qui prévoient la participation active des membres de la famille âgés de 25 à 45 ans au processus de rédaction affichent un taux de Compliance, cinq ans après leur adoption, supérieur de 60 % à celui des cadres élaborés de manière descendante. Il ne s'agit pas simplement d'une question d'équité, mais de pérennité.

Une troisième lacune tient à l'absence de mécanisme de révision. Les documents de Governance dépourvus d'un processus de modification et d'un cycle de révision clairement définis finissent par devenir obsolètes. Un cycle de révision obligatoire de cinq ans, associé à un protocole de révision déclenché par des événements tels que la transmission générationnelle, le mariage, le divorce, une acquisition importante ou la création d'une nouvelle unité opérationnelle, devrait être inscrit dans la Family Constitution elle-même. Les documents de Governance ne sont pas gravés dans le marbre : ce sont des instruments vivants qui doivent s'adapter à l'évolution de la famille et de l'entreprise sans perdre leur intégrité structurelle.

Le véritable test d'un document de Governance ne réside pas dans la façon dont il est interprété lorsque tout le monde est d'accord, mais dans la manière dont il fonctionne lorsque ce n'est pas le cas. La clarté en cas de conflit est le seul critère pertinent pour en évaluer la qualité.

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